Hromgla, Rumkale, Rancula 2012 Turquie (Euphratèse)

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Rumkale-ruine-R.Crozat

C’est un cas singulier, pendant 142 ans la citadelle et le bourg sont demeurés arméniens au milieu d’un territoire conquis par les musulmans. Un bel exemple d’intégration ou plutôt de diplomatie relative à la vocation ecclésiastique de la forteresse, siège du catholicos, le patriarche de l’église arménienne. En 1150, ça sent le roussi pour les Francs et les Arméniens, le comté d’Edesse vient d’être vendu aux Byzantins pour une bouchée de pain. Maigre pitance dont ils sont défaits une année plus tard. C’est la fin de la domination catholique sur ce territoire. Tout le monde se replie à l’ouest et vers le nord, Anavarza devient la capitale de la petite Arménie. L’histoire se répétera, l’exil entraine essentiellement ceux qui détiennent le pouvoir et les richesses. Le peuple, chrétiens, juifs, arméniens et syriaques restent laborieusement au pays gouvernés par les Artoukides, plus soucieux de commerce et d’équilibre économique que d’épuration. Jusqu’à la fin du XIXe siècle chacun cohabite et conserve ses rites religieux. A l’origine Rancula, ou Rom Kale est une place forte construite par les Romains, le site est propice, il suffit simplement de taper dans le rocher en agrandissant le fossé qui l’isole. L’entaille conséquente mesure 30 m de haut et 20 en largeur. Tellement infranchissable qu’il le demeure aujourd’hui, avec la montée des eaux de près de 50 m le site n’est plus accessible que par le plan d’eau. Auparavant, des chemins muletiers longeaient l’Euphrate, un gué reliant le bourg sur la rive opposée traversaient le Marzban Tchay, petit affluent venant de l’ouest. L’existence d’un village hors les murailles est attestée, les parois qui longent le fleuve sont truffées de niches et de grottes. Est-ce celui qui figure sur les photos antérieures à la construction de barrage ? Depuis 1994 le paysage s’est modifié, presque embelli avec ce miroir d’eau bleue qui baigne les fondements de l’éperon. L’arrivée par le fleuve, lorsque se distinguent les premières fortifications, a la simplicité d’être inoubliable, si tu es seul. 90 m dominaient le fond de la vallée, depuis la résidence du catholicos, perchée au sommet, actuellement il en reste 40. Le site est fermé à la visite, des travaux de restauration et des fouilles sont en cours. Nous avons pu tout de même pénétrer dans l’enceinte, les turcs canotiers et perspicaces savent reconnaître un véritable amateur, ils sauront également t’emmener dans la gargote de leur pote… Hromgla, ainsi que Vahga et Baberon, plaisent à mon panthéon imaginaire car ils allient les qualités des ruines majestueuses, à un passé glorieux, implantées nulle part ailleurs même pas dans le cerveau d’un Tolkien, vraisemblablement l’aurait-il copié ! D’ailleurs, les affaires culturelles turques entendent bien préserver ces morceaux patrimoniaux, chacun ayant profité de travaux de consolidation. Notre passage sur le site fut bref, le batelier nous avait accordé une grosse heure. Le temps passe vite dans un manège… nous nous sommes contentés de la face Nord sans le sommet. Franchir successivement les 7 portes gavées de souricières et de chicanes a déjà cruncher le quart du crédit. Ensuite, tu files instinctivement à la partie la plus emblématique de la fortification extérieure, le boyau des meurtrières, dont l’accès s’effectue par des fondrières dans les hautes herbes. Un appareil soigné avec un bel alignement de petites voûtes de blocage en quatre parties, il y a deux niveaux. A l’intérieur de la galerie, tu progresses dans toute la fragilité de la ruine, en osant à peine toucher aux pierres, il y a des effondrements. Cette partie semble exclue de l’infrastructure touristique de masse, entamée puis interrompue, les maçons fouilleurs ont construit des sentiers dallés et bétonnés qui relient les principaux bâtiments. L’étendue du site se comprend dans la place, partout le rocher porte les stigmates de sa longue exploitation, des Byzantins aux dernières occupations du début du XIXe, réduites à des églises et à deux dizaines de maisons arméniennes. L’installation des arméniens dans l’Euphratèse date du Xe siècle, poussés vers l’ouest par les seldjoukides, ils sont accueillis avec une bienveillance calculée de la part des grecs, formant ainsi un tampon entre les mondes mulsulman et chrétien. Jusqu’à 1150 Hromgla partage les vicissitudes de l’état de Philarète, sous la domination de Gogh Vasil il appartient au dissident K’ourdik, brigué plusieurs fois par les francs du Comté d’Edesse entre les mains desquels il tombe en 1115. Je décris cette période précisément dans mes articles au sujet de K’eysoun ou Besni ou encore Turbessel. C’est Beatrice, l’épouse du dernier comte d’Edesse, résidente à Turbessel qui cède la forteresse au patriarche de Tzok, elle échoit aux deux frères Pahlawouni Grigor et Nersès. Ces derniers, lors de la cession du Comté en 1150, en font le siège du Catholicos jusqu’en 1292, l’arrivée des Mamelouks et le départ des derniers Francs de Palestine. Plusieurs raisons justifient la persistance de l’enclave arménienne, de la diplomatie dès 1151 lorsque les deux frères négocient avec Nour el Din, puis de la pauvreté des terres aux alentours, la région est montagneuse sans ville alentour, peu d’enjeux économiques seul coule le fleuve entre des montagne arides. A ce sujet, Von Moltko mentionne un puits dans le château, à l’intérieur duquel descend un escalier qui rejoint l’Euphrate. Les dix patriarches successifs surent conserver une armée, qui repoussa des attaques arméniennes en 1185 et 1194. Le Catholicos, contre-pouvoir aux souverains de Cilicie résidents à Anavarza ou plus tard à Sis, finit par rejoindre la patrie mère en 1441. Au fil des années, s’était installé-là un centre d’enluminures dont l’apogée fut en 1250, Constantin Ier sut y attirer des artistes. Je tiens à remercier Monsieur Dédéyan pour toutes les informations contenues dans ses ouvrages « Etudes sur les pouvoirs arméniens dans le Proche-Orient méditerranéen (1068-1150) T.I et II » que j’ai utilisé lors de la rédaction de mes articles sur tous les sites de la région de l’Euphrate. R.C

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