Keysoun Cakirnöyük 2012 Turquie (Euphratèse)

Keysun-1-ruines-R.Crozat

Keysun-ruine-R.-Crozat-

Route 850 de Gaziantep vers Adiyaman, après Tetirli bifurquez vers l’est, roulez 10 km au moins. Après avoir lu ce texte vous ne pourrez pas être déçus. La pauvre simplicité, l’abandon, l’oubli, la solitude, même pas de ruines, seulement quelques gros blocs de pierres taillées qui délimitent un enclos ou servent à accrocher des vaches. Combien de capitales ont disparu, sans mention sur les cartes, oubliées de mémoire d’homme, quand d’autres demeurent par leurs ruines, en perdition ou magnifiées. Deux sources abondent à la splendeur et à la grandeur d’un lieu, la force ou les sentiments qui en émanent et la propension à s’enrichir de son environnement. A Keysoun, à présent Cakirnöyük, il n’y a rien qu’un pauvre village au milieu des champs, le relief est faible, une simple bosse de 8 mètres de haut domine très légèrement les maisons. A l’écart, la keysoun tchay s’écoule laborieusement vers l’Euphrate en contournant l’agglomération. Difficile de croire à une position stratégique aujourd’hui, d’autant que la route principale passe à plus de 10 km. Les chemins changent au gré du temps et des mutations économiques, rien n’est plus simple pour asphyxier une ville que de l’en détourner des voies commerciales. Avant l’an mil et jusqu’au XIIIe siècle, Keysoun, Besni, Rapan, Hromgla, sur la rive ouest de l’Euphrate, constituaient une ligne de villes fortifiées dont l’intérêt stratégique s’est développé progressivement avec les incursions puis l’installation des Turcs aux dépends des Byzantins.
Depuis le VIe siècle des chrétiens Syriaque Jacobite s’étaient installés-là, rejoints par des colonies arméniennes poussées vers l’ouest par l’avancée des musulmans. L’affaire arrangeait bien les Grecs, de même confession ils déléguaient à ces nouveaux venus la défense des marches de leur empire finissant. Vers 1070, Philarète, un lieutenant arménien des forces byzantines, fait sécession en tentant de restaurer l’ancienne Comagène, en un peu moins de 20 années il agglomère sous sa tutelle un territoire qui va de Maras à l’ouest, aux rives de l’Euphrate à l’est, vers nord à Mélitène et au sud jusqu’en Syrie. Un peu débordé, il perd Keysoun ainsi que Rapan et Besni au profit des Turcs en 1085, lorsqu’il disparaît en 1090 apparaît Gogh Vasil, ancien officier arménien des troupes grecques. Accompagné de son frère Bagrat, il reconquière tout le territoire en établissant sa capitale à Keysoun. Homme de pouvoir bien avisé, il y fait venir toute sa cour, offrant de surcroit une résidence au catholicos qui s’installe dans un ancien monastère jacobite, qu’il aurait pris soin de piller au préalable. Sa réputation de brigand provient du grand nombre de monastères Syriaques qu’il aurait vidé de ses occupants pour y implanter de bons Arméniens. Un comportement qui lui vaut de se battre avec Godefroy de Bouillon en 1098. Jusqu’en 1114 ce territoire appelé aussi Euphratèse domine toutes les colonies arméniennes, le royaume arménien de Cilicie ne verra le jour qu’en 1151, lors de la chute du comté d’Edesse et des invasions Mamelouk. La zone est une poudrière, y cohabitent des Francs, des Normands, des Syriaques, des Turcs, des Byzantins et des Arméniens. Le grand séisme de 1114 ruine et déstabilise toute la région, Gogh Vasil est mort deux années auparavant, les Francs Normands d’Edesse annexent le maximum du territoire. Un empoisonnement de K’ourdik à Besni et l’éviction du fils adoptif de Gogh leurs ouvrent les portes de Keysoun. La ville a peu souffert du tremblement de terre, les chroniqueurs citent des hauts palais à étages ainsi que des remparts toujours en état, seules deux églises sont tombées, elles seront reconstruites. Ces dernières informations donnent un aperçu de la richesse du lieu au début du XIIe, la comparaison avec le village que j’ai parcouru en 10 mn donne le ton. Sous le règne de Gogh Vasil les fortifications datant du IXe sont toujours en terre crues. Elles ne sont relevées en blocs de pierre, ceux qui maintiennent les vaches aujourd’hui, qu’à partir de 1145, mais restent inachevées jusqu’à la prise de la ville par Massoud en 1149. Pourtant Keysoun a résisté victorieusement à plusieurs sièges en 1107 et 1108 contre les Seljoukides, en repoussant Tancrède d’Antioche en 1112. Au calme relatif de la période arménienne succède le trouble sous la domination franque, avec un rythme soutenu d’invasions de changement de mains. La cité demeure très convoitée, 1116 Baudouin comte d’Edesse puis roi de Jérusalem vire Vasil Tegha, successeur de Gogh. 1124 Geoffroy le Moine est le seigneur de Keysoun, retour des Turcs en 1136, siège et pillage de la contrée. 1140 la population est évacuée, les Artoukides incendie la ville ancienne, le retour des Francs avec Baudouin de Maras début de la reconstruction en pierre en 1145, Renaud succède à son frère, les amis de Nour al Din prennent la ville en 1149, le comté de Maras disparaît définitivement, les Artoukides administrent la région. Dernier sursaut franc, keysoun est repris en 1150, suivent des atermoiements et de la cohabitation, la cité perd son influence, le Catholicos s’installe à Hromgla mieux défendu, il migrera vers Sis en 1290 lors de l’annexion Mamelouk.

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