Tamrut 2005/2014 Turquie (Cilicie)

Tamrut 2005 Turquie (Cilicie) R.C.
Tamrut 2005 Turquie (Cilicie) R.C

Une route longue et périlleuse nous mène à Tamrut, le château est en pleine montagne éloigné de toute habitation. Nous avions déjà perdu beaucoup d’heures pour rejoindre Meydan, à vol d’oiseau c’est 20 km pas plus mais un massif montagneux les sépare. En redescendant vers Adana, il faut prendre une petite route à droite vers Etekli (fléchée), après le village débute une piste en direction de Posyagbasan. Durant 40 mn, inutile de regarder vers l’horizon si un pan de mur ou une butte te paraît propice, le château ne sera jamais visible depuis cette route. D’abord elle passe un col, plonge dans une vallée, 600 m plus bas coule l’Eglence pas une âme vivante au fond de cet immense espace herbeux, franchir le pont, la piste remonte sur l’autre versant. Une « île », dans un autre vallon trois ou quatre fermes à flanc de colline, demandez votre chemin, ils connaissent le « kale ». Peut-être se souviendront-ils de nous, les touristes ne s’y pressent pas ? Les heures fastes de Tamrut ne seraient pas si éloignées. Le soleil rasait la cime des pins, nous désespérions lorsqu’il apparaît enfin, au-dessus, seul, orienté à l’ouest alors que notre piste vient de l’est. Idéalement placé, l’enceinte occupe le couronnement d’un piton isolé détaché de la montagne. Si vous trouvez un sentier de chèvres à flanc de côte, il faudra seulement 10 minutes d’un bon raidillon pour parvenir à la terrasse de l’entrée, plein ouest, elle se situe entre 2 tours. Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer que ce château ait eu une position stratégique tant il est isolé et pourtant… la belle preuve en est son bon état de conservation. A l’époque de l’hégémonie arménienne sur la région les enjeux différaient légèrement. En plein col, sur la chaîne qui relie les Portes de la Cilicie à Karsanti (Aladag), il défendait deux grandes vallées parallèles et d’autres voies qui desservaient le nord et le sud. Pas d’histoire pour Tamrut construit par des Arméniens, seules les inscriptions gravées dans une pierre à 6 m de hauteur au-dessus de la porte pouvaient parler, mais bizarrement elle a rejoint les éboulis, elle figurait encore sur les photos d’Edwards en 1979. Parvenus au sommet, le soleil disparaît, la piste de l’aller se fera en nocturne, puis 60 km de routes turques à tombeau ouvert nous attendent. Aux alentours de 20 h nous quittons Tamrut avec un goût d’inachevé et de retour possible. Un parcours éclair à la lueur du soleil couchant, le passage de la porte est défendu par une souricière comme à Yilan. L’étendue intérieure se partage entre arbustes et rochers affleurants, dans la cour l’inclinaison suit le plan du piton complètement fortifié, tous les casernements s’adossent à la muraille. Une à une, j’inventorie toutes les salles, impossible de signifier leur destination. Des baies voûtées ouvrent sur la vallée encore traversée par des particules de lumière jaune. Derrière, au nord-est, une haute paroi verticale grise, presque bleue, la lumière n’est plus dans ce fossé naturel où l’obscurité s’installe, gagnant une monochromie sinistre en soirée.
Dans cette demie pénombre, je réalise à peine que le site est entièrement isolé du flanc montagneux, que ses murs prolongent l’aplomb de la falaise. Pour un endroit abandonné depuis plus de cinq siècles, de nombreux éléments subsistent en bon état : quelques portes d’accès aux logis périphériques, la chapelle, une citerne en guise de crypte, les tours et l’enceinte. Si fort et si fragile aux pieds des montagnes, il domine cette large vallée qui se dérobe après Camlibel dans un long défilé vers Pozanti. Redoutable position dans cette extrême solitude, je conserve ce souvenir, éloigné de tout quand le jour s’efface, le vent des gorges du Taurus finit par tomber.

Le retour vers Etekli  – Une aventure vécue et un extrait de la vie dans les campagnes du Taurus (2005)

21h30, dans un nuage de poussière une Albea traverse à vive allure un village de Cilicie. Trois lampadaires illuminent l’intersection, les abords de la mosquée et la rue principale. « Walter arrête-toi j’ai soif ». Il faisait déjà nuit quand nous passions la porte de Tamrut, ce jour-là nous avions sacrifié à la découverte de deux ruines nos chich tawik ou chich kebab quotidiens. Au moins une journée sans digérer d’oignon. Un moustachu affable s’empresse déjà auprès de nous, le gourbi fait dans les 10 m2 et regorge de marchandises : du clou au Miko de base. Un Coca light et une eau gazeuse à la réglisse, le taulier nous invite dans son « restaurant », avec un grand sourire de franche sympathie pour cet homme qui taffe depuis qu’il est réveillé, nous déclinons l’invitation. En sortant, nous adressons un dernier sourire toujours franc de sympathie devant la bonhomie de cette scène pastorale qui nous repousse dix siècles auparavant. Là, se trouve rassemblée une bonne partie, assise, des gars du patelin, ils tchatchent et jouent au backgammon en buvant du thé. Le poste de télévision posé sur une chaise distille des images de danseuses et des pubs. Je ressens comme tous les « aventuriers » le besoin impérieux de m’immiscer dans ce microcosme, boire un glass de raki en tirant sur une latte de tabac turque en échangeant quelques sourires avec ces édentés si sympathiques qui transpirent l’oignon. Une pensée m’effleure : « je réalise que ces types ne connaissent même pas les 35 h, d’ailleurs ils ne doivent pas connaître le temps libre ou le mot loisir ! Remarque, quand tu leur demandes de localiser le château dans la vallée d’à côté, ils ne savent pas, signe de l’étendue de leur périmètre d’investigation domestique. » Inconscients de leur bonheur, ces gars ont une belle vie : leurs femmes aux champs ou à la cuisine avec leurs mioches. Ils partagent leur existence calme et nonchalante entre le bar salle de TV, quelques menus travaux agraires, le bricolage de leur maison, la sieste, la tchatche avec leurs potes, sans rêver aux pays lointains où la vie est forcément meilleure. Derrière nous Tamrut plonge dans une nouvelle nuit.

Seconde visite de Tamrut en 2014

Ce second passage au printemps de 2014 en suivait un précédent à l’automne 2013. Tamrut apparaissait au loin adossé à sa montagne, parfaitement identifiable il prenait un air de temple rupestre. A cette époque nous recherchions le petit fortin d’Isa dans la vallée de Sivisli, à l’ouest en repartant vers Pozanti. Nous devions échouer mais pour comprendre enfin l’importance stratégique de Tamrut sur la route Ouest Est, des portes de Cilicie à Karsanti (Aladag). Exposé plein ouest, le fort accède à la vue sur toute cette longue vallée traversante, sans autre limite que celle de notre perception visuelle. La visite de Yanik kale, la veille, a permis de conforter la position comme éminente dans l’histoire des Arméniens de cette région. Tamrut confirmait son rôle de place forte refuge, à l’intersection de la traversante Est Ouest au pied du Taurus et d’une route vers le sud qui emmène à Sis, la capitale à deux bonnes journées de marche. Outre le site religieux de Yanik dans la vallée de Kupe dere, le château offrait un relais depuis Milvan et Isa, juste avant Meydan à une petite journée. L’Eglence, qui coule en contrebas dans la vallée alimente souterrainement la gorge de Yanik (à cet effet référez vous à l’article de Yanik kale). Les Byzantins n’ignoraient pas l’importance stratégique de cet axe, voire l’intersection, ils y édifièrent le fort de Keci kale à plus de 1300 m d’altitude, construit aux alentours du Xe siècle il permettait de surveiller les deux routes. 2014, neuf années plus tard, plus aguerris aux pistes et au relief, nous avons repris la même route venant de l’est, elle reste la même, sous le soleil de midi je n’imagine pas parcourir le même chemin, pourtant rien n’a changé. Il y a ce bloc dans un pré en contrebas de la route, recouvert d’inscriptions byzantines il sert à présent de repère pour un point d’eau, des bergers à qui nous redemandons notre chemin nous l’ont indiqué. Il s’agirait d’un ex voto, comment ce bloc de plusieurs tonnes, dont les dimensions voisinent d’un mètre sur deux, repose dans ce champ. Les bergers turcs affectionnent les trésors de l’archéologie mais pas au point de véhiculer pareil caillou ! Nous allons retrouver Tamrut, hélas le chemin qui passe au pied du rocher n’est plus carrossable, auparavant il permettait de redescendre en voiture dans la vallée de Posyagbasan vers Sivisli. Seule la végétation progresse un peu, que font les chèvres… Nous découvrons le fossé, il décolle totalement le piton du flanc de la montagne. Profond de 20 à 30 mètres, large de 10 à 20, il parait naturel, considérant la planéité du fond il a dû néanmoins servir de carrière pour la construction. Effectivement, les remparts prolongent les parois de l’éperon, avec une maçonnerie soignée. Dans le château, la dégradation des murs des casernements éclaire sur le bâti : constitué à l’extérieur d’un mur de parement bien appareillé, quant au remplissage, il s’agit d’un tout venant liaisonné par des poutres troncs noyées dans la masse. Le principe, peut être anti sismique, donne une bonne résistance à l’érosion, car ces murs ne sont plus entretenus et protégés depuis cinq à six siècles. Refaire le tour des salles, elles se succèdent et se chevauchent, comprendre leurs interpénétrations, par une ouverture regarder vers la vallée infinie, se pencher au dehors pour évaluer le précipice vers le fond du fossé. Si le fameux Kopitar était Tamrut, par ici en 1195 Grégoire V le catholicos prisonnier qui voulait s’évader chutait mortellement. A propos des luttes fratricides entre les souverains de la Petite Arménie et les Catholicos lisez mon article sur Hromgla. En constante, la présence de la solitude plane toujours, au loin les routes et les habitations s’animent mais n’en rendent aucun son, le vent dans les pins et quelques oiseaux s’en chargent, pourvu que tout dure ! R.C.

Publicités
Cet article, publié dans la Cilicie, est tagué , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s