Extrait du livre Châteaux oubliés et cités disparues

  Adilcefaz © R. Crozat

Adilcevaz vangolu (mai 2012) Turquie (nouveau texte)

Le paysage de la Turquie moderne n’est pas avare de châteaux en ruine, si vous en doutiez ou l’ignoriez, à présent vous savez. Enrichi de ces vestiges perchés en des lieux oubliés, traversé, envahi, morcelé, ce vaste territoire a accueilli tous les grands courants religieux dès leurs origines.
Depuis Maras ou Urfa, l’ancienne Edesse, il faut consacrer une journée pour rejoindre l’extrême Est. J’aimerais apercevoir les rives du lac de Van avant la nuit. Las, mon désir s’enlise sur des pistes de montagnes destinées à devenir les grandes traversantes du futur vers l’Asie. En attendant le désenclavement, la nuit et la pluie clouent la poussière au sol, la moindre côte peine les énormes camions, il faut les passer sinon nous n’aurons même pas d’hôtel pour cette nuit. En face d’autres mastodontes dévalent plein phares. A chaque dépassement, l’épreuve, rentrer une vitesse, je n’entends plus le moteur, les essuie-glaces chassent la boue, tant pis pour les amortisseurs ou les pneus, chaque ornière disloque un peu plus la petite Renault. Un de passé, j’aperçois déjà les lanternes du suivant, garder son élan, rester sur la voie de gauche tant qu’il n’y a pas de phares en face et passer au plus vite le gros 38 tonnes, avant le prochain virage. Le crachin toujours, maintenant la buée finit par coller aux vitres, des pierres cinglent les bas de caisse, dans la machine à laver soudain tout s’arrête ou s’apaise et glisse sur le velours lorsque revient le bitume. Rouler le plus vite possible, ce tronçon à quatre voies nous conduira-t-il jusqu’à Tatvan ?

Sur la côte occidentale du lac, Tatvan subit encore la rigueur du climat continental à tendance soviétique, en mai le printemps se découvre à peine. Une allée bétonnée court sur les berges, les couleurs des manèges pour enfants passent, les superstructures des buvettes rouillent, des drapeaux élimés claquent. Certains fument, d’autres courent, des chiens jouent, marcher au bord du lac de Van, toucher son eau bleue évanescente, le voyage continue sur la côte Nord-ouest.
Le village d’Adilcevaz n’est pas un « bled perdu », en s’étalant sur les rives du lac il tente de singer une station balnéaire. Une route en corniche surplombe toute la baie avant de plonger vers la plaine et l’agglomération, les derniers restes de la citadelle pointent depuis une protubérance calcaire. La couleur bleue méditerranée de l’étendue réchauffe l’atmosphère de fin d’hiver, la neige persiste sur les sommets du Nemrut, vent du nord-est et herbe rase.
L’état de ruine semble ancien, des murs de galets sur champs et pointes résistent, pas suffisamment pour esquisser des plans ou discerner les bâtiments militaires des habitations. Il s’en dénombrait environ une petite centaine, pour l’administration, pour le stockage du grain, une poudrière enterrée, des citernes, des tours, tout en fragments aujourd’hui, à l’exception évidemment de la mosquée maintenue en état avec les plus beaux restes.

De la forteresse, qui se souvient du passé ? Derniers témoins : des arches, quelques amorces de voûtes ou de ces chicots de murailles aux origines diverses, byzantines, seldjoukides et arméniennes lorsque la ville s’appelait Ardzgui. Une colonie arménienne y a vécu jusqu’en 1915, bien auparavant les Urartéens avaient investi le rocher, leurs traces se retrouvent surtout à Kefkalesi en remontant un peu plus haut dans la plaine vers l’ouest. L’histoire du royaume urartéen, contemporain des Assyriens, se développe autour du lac de Van au IXe avant JC, enflant au VIIIe il s’étend vers l’est et le sud est, de la Géorgie à l’Irak, il disparaît au VIe. Au bord du lac, Adilcevaz servait d’avant poste pour la citadelle retirée de Kefkalesi, des blocs taillés recyclés dans la construction portent des marques d’inscriptions cunéiformes. Bien entendu je ne les ai pas vues. De l’autre côté à l’est, dans les vestiges de l’ancienne Tushpa aujourd’hui la citadelle de Van, la mémoire des Urartéens perdure, matérialisée par une architecture soignée. Mêlant aux blocs cyclopéens de la brique crue, le modèle se duplique à tous les autres sites fortifiés de ce royaume. Les vestiges d’Adilcevaz trop abîmés ne révèlent rien.

RC

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