Extrait du livre Châteaux oubliés et cités disparues

   
baghras © R. Crozat
Baghras / Gaston – mai 2012 – Turquie

Fort heureusement personne ne s’est encore penché sur la préservation de la forteresse de Baghras. Indemne, les murs sont tagués, la végétation s’étend, les pierres tombent, les béances s’ouvrent au dessus des voûtes, dans les galeries la terre et le sable ruissellent. Seule sur son gros rocher la ruine raconte encore son passé plus que millénaire. Elle doit être encore plus belle au levant alors que sa pierre blanche absorbe le soleil.
Combien de gars avides, rêvèrent du pouvoir en contemplant la plaine vers Alep, à l’est, à peine 40 km ? En direction du sud, 15 suffisent pour Antioche. Les pentes douces du sud-est plantées en oliviers ne laissent pas imaginer les abrupts redoutables du nord et de l’ouest, la passe se verrouille facilement. Une position incontournable pour tous les voyageurs ou les envahisseurs qui franchissent les Piles de l’Amanus. Siège d’un pouvoir convoité, ultime verrou qui défend ou inquiète Antioche au gré de ses alliances, Baghras relie la Syrie à la Cilicie. Un château stratégique passant de mains en mains, sans vraiment subir de sièges. Au cœur des ruines le voyage se poursuit dans les galeries, des boyaux s’enfoncent dans la terre, reliant de vastes salles à des casernements ou des celliers éventrés aux voûtes squelettiques, vestiges magnifiques. Délaissées, les niches de la grande chapelle, la salle de bal avec ses belles lancettes ouvertes à l’Ouest, l’allure altière des hautes galeries, les larges salles aux voûtes fatiguées presque naturelles.
La fin de la journée apporte toute la solitude mais nous retire de la lumière, en nous contraignant à l’essentiel. Combien de sites ai-je visité au-delà du jour ?
Bizarrement, cette forteresse essentielle serait-elle indéfendable, démantelée, brulée, abandonnée à deux reprises, jamais assiégée ?
Un premier emplacement romain, elle revient aux Byzantins qui la reconstruisent au Xe siècle, les Seldjoukides d’Alep s’y installent de 1084 jusqu’à l’arrivée des Francs en 1097, vide et errements jusqu’à l’arrivée des Templiers en 1136 ; en 42, ils n’en disposent déjà plus. Les Grecs l’utilisent comme base pour la reconquête d’Antioche toujours arabe, retour des chevaliers en 1155. Nouvelle perte en 70 au profit de Mléh, ancien Templier pro arménien qui s’appuie sur les soldats de Nour ad Din. La soif du pouvoir ne se pose jamais de limites dans la duplicité. Mléh disparaît en 1175, les hommes du Temple reviennent pour une durée de treize années, ils connaissent bien les lieux… Nouvelle reddition qui profite à Saladin, pour deux années seulement, craignant une arrivée massive de Francs due à la troisième croisade, il démantèle et abandonne. Installation arménienne en 1191, Léon Ier brigue Antioche afin de compléter son futur petit royaume de Cilicie ; quelques travaux, les arméniens sont bâtisseurs. La mort de Léon Ier et l’éviction de Raymond-Ruben d’Antioche en 1219, occasionnent un changement éphémère de suzeraineté, un certain Adam est nommé régent mais il tombe sous les coups de poignard d’un Assassin. Les Templiers n’en démordent pas, ils intercèdent auprès du pape qui finira par excommunier Léon Ier, promis en 1211, ils ne pourront jouir de leur bien qu’en 1219. Période de grâce pour nos amis à la croix, ils conservent leur château jusqu’en 1266. Las, Baïbars remonte d’Egypte raflant tout sur son passage, c’est la fin des occidentaux en Palestine, les chevaliers préfèrent incendier leur forteresse. Les Mamelouks s’établissent jusqu’au col de Beylan, juste au dessus. Dernier fait connu en 1280, les Mongols conquièrent le rocher mais les circonstances ne se racontent pas.
Deux cents années de tumulte ! La paix arabe revenue, sa position stratégique l’impose comme un fort de garnison bien entretenu. La fin de l’histoire oscille, au XIXe, entre l’abandon et/ou l’incendie qui dissuade tout nomade entouré de chèvres d’y vivre sa retraite.
R.C

Publicités
Cet article, publié dans la Cilicie, est tagué , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s